Par Gilles Baril, prêtre, animateur spirituel du Mouvement des Cursillos Francophones du Canada
Jean 2, 13-22
Comme la Pâque des Juifs approchait, Jésus monta à Jérusalem. Il trouva installés dans le Temple les marchands de boeufs, de brebis et de colombes, et les changeurs. Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple ainsi que leurs brebis et leurs boeufs; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes: «Enlevez cela d’ici. Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic.» Ses disciples se rappelèrent cette parole de l’Écriture: L’amour de ta maison fera mon tourment.
Les Juifs l’interpellèrent: «Quel signe peux-tu nous donner pour justifier ce que tu fais ici?» Jésus leur répondit «Détruisez ce Temple, et en trois jours je le relèverai.» Les Juifs lui répliquèrent: «Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce Temple, et toi, en trois jours tu le relèverais!»
Mais le Temple dont il parlait, c’était son corps. Aussi, quand il ressuscita d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela; ils crurent aux prophéties de l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite.

Un célèbre sculpteur brûlait d’envie de réaliser une statue du Christ qui soit la plus belle de tous les temps. Il se rendit dans son atelier, situé près de la mer, et il commença par façonner un modèle en argile.
Il voulait donner à sa sculpture un aspect triomphant et royal. La tête était envoyée par en arrière, et les bras étaient élevés dans un geste de grande majesté. En regardant son modèle, le sculpteur était ravi : son Christ avait vraiment l’air fort et puissant.
Durant la nuit, cependant, un épais brouillard et une grande humidité entrèrent par les fenêtres de l’atelier et endommagèrent sérieusement le modèle d’argile, toute la glaise s’était ramollie et déformée.
Lorsque le sculpteur revint au matin, il fut découragé. Tout son travail était ruiné. Il avait gaspillé son temps et ses efforts, et maintenant, il fallait tout recommencer. Mais en regardant de plus près, notre sculpteur découvrit autre chose. En s’affaissant, la tête du Christ avait pris une attitude d’humilité. Sur le front, des gouttelettes d’eau faisaient penser à du sang. Le visage n’avait plus son air sévère, mais un air compatissant. Et les bras étaient retombés dans une position d’accueil.
En regardant son modèle détérioré, le sculpteur s’aperçut qu’il avait devant lui, non pas le Christ triomphant et plein de puissance qu’il voulait faire, mais le Christ défiguré, le vrai Christ; celui de l’Évangile. Il venait de réaliser la plus belle statue du Christ de tous les temps.
Guylaine est née comme tout le monde, elle a eu une enfance heureuse et l’avenir lui semblait rempli de promesses jusqu'à ce que l’épais brouillard d’un accident cérébral imprévu la laisse complètement handicapé. Depuis dix ans, elle était alitée et complètement dépendante de la bonne volonté des autres. Elle ne pouvait plus parler ni se nourrir elle-même. Personne ne désire une telle vie de souffrances et de sacrifices. Mais peut-on dire pour autant que tout ce vécu est inutile?
Certains diront : « Qu’a-t-elle apporté à l’humanité? Elle ne savait plus lire, ni écrire. Elle ne pouvait même plus rendre des petits services. Il y a dans la souffrance un phénomène qui dépasse la logique humaine : pour nous qui sommes en bonne santé, le temps passe vite, les semaines sont courtes, mais pour les gens réduits à un lit d’hôpital, le temps est long surtout quand l’intelligence n’a rien perdu de son acuité. Rien de plus pénible à vivre que la dépendance des autres. Rien de plus triste que d’assister de façon impuissante à la diminution de ses capacités physique sans pouvoir réagir. Ce qui rend encore plus pénible la souffrance, c’est le sentiment d’inutilité qu’elle engendre.
La souffrance ouvre la voie vers des réalités extraordinaires qu’on a tendance à oublier quand on est trop occupé : on découvre Dieu dans les petites attentions vécues dans la gratuité, dans le bénévolat qui surgit du soutien aux appauvris de la condition humaine. On réapprend les richesses du coeur, la grande satisfaction du don de soi, la bonté des gestes gratuits, la grandeur d’âme des personnes. On apprend à apprécier le chant d’un oiseau, le rire d’un enfant, le charme d’une fleur…
Les handicaps physiques et la souffrance humaine ouvrent la voie de la compréhension de l’essentiel en nous obligeant à réexaminer nos valeurs personnelles au risque de trouver un nouveau sens à la vie. Au lieu de gémir contre la douleur et de se plaindre, on découvre la richesse qui consiste à s’unir à la passion du Christ pour le salut du monde.
Les premiers signes de ce salut offert par le Christ, ce sont les bénévoles autour des malades qui en sont les premiers bénéficiaires : l’entraide et le soutien aux malades nous humanisent en freinant l’égoïsme. Par l’attention exprimée dans les petits gestes vécus par amour, on devient plus charitable et plus fraternel les uns avec les autres.
La vie de Guylaine était-elle inutile? Aux yeux de la société qui prône la rentabilité et l’efficacité : probablement que oui. Mais aux yeux du Christ : certainement pas. Dieu a fait d’elle un excellent professeur pour nous ramener à l’essentiel de nos vies. Dieu ne nous a pas libérés du mal et de la souffrance. Guylaine n’avait pas à convaincre personne de l’efficacité de sa vie… Elle n’avait qu’à vivre sa vie au maximum selon ses capacités personnelles… ce qui fait d’elle un témoin à revisiter par la mémoire du coeur pour nous donner le courage de nos défis quotidiens.