Par Gilles Baril, prêtre, animateur spirituel du Mouvement des Cursillos Francophones du Canada
De grandes foules faisaient route avec Jésus; il se retourna et leur dit: « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et soeurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher derrière moi ne peut pas être mon disciple.
« Quel est celui d'entre vous qui veut bâtir une tour, et qui ne commence pas par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout? Car, s’il pose les fondations et ne peut pas achever, tous ceux qui le verront se moqueront de lui: « Voilà un homme qui commence à bâtir et qui ne peut pas achever! »
« Et quel est le roi qui part en guerre contre un autre roi, et qui ne commence pas par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre qui vient l’attaquer avec vingt mille? S’il ne le peut pas, il envoie, pendant que l’autre est encore loin, une délégation pour demander la paix.
« De même, celui d'entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient, ne peut pas être mon disciple.»

Un jour, quelqu’un m’a raconté cette histoire…
« Seigneur, Seigneur, s’écria un homme en arrivant au ciel. Ma croix sur terre a été trop lourde. J’aurais été bien meilleur disciple si seulement j’avais eu un fardeau plus léger. » Aussitôt, Jésus l’amena visiter un immense jardin. Sur place, l’homme fut bien étonné de découvrir un grand nombre de croix déposées çà et là sur le sol. En lui pointant ces croix de grandeurs et de matériaux variés, le Seigneur lui demanda : « Dis-moi, mon brave, parmi toutes ces croix, laquelle aurais-tu choisie? »
Après quelques hésitations, l’homme se dirigea vers une petite croix tout au fond du jardin. Prestement, il essaya de la mettre sur son épaule, mais peine perdue… Cette croix dépassait nettement ses forces. N’abandonnant pas la partie, il essaya encore vaillamment quelques croix, mais, malgré leur petite taille, elles étaient toutes plus pesantes, les unes que les autres. Son regard se fixa enfin sur une croix placée juste à l’entrée du jardin. Le regard brillant, il l’essaya et dit : « Cette fois Seigneur, j’ai trouvé, voilà la croix qu’il m’aurait fallu, ni trop grande ni trop petite… » Le Seigneur sourit alors et lui dit : « En vérité, mon ami, tu as bien choisi. Car cette croix, vois-tu, c’était la tienne, celle que tu as déposée en arrivant. »
Jésus nous dit que celui qui ne porte pas sa croix pour marcher derrière lui ne peut pas être son disciple. Qu’est-ce qui fait que notre croix nous semble si lourde à porter? Et si la réponse à cette question était simplement le fait qu’on essaie trop de la porter seul notre croix. Un grand souci de la personne humaine demeure son besoin d’autonomie. On m’a souvent témoigné que la pire épreuve pour une personne âgée en perte d’autonomie consiste à perdre son permis de conduire parce que là on devient dépendant de la bonne volonté des autres.
Alors oui Jésus nous invite à prendre notre croix, mais il ajoute : « pour marcher derrière lui ». Habituellement quand quelqu’un marche devant nous, il essaie de nous faciliter la route en éliminant le plus possible les dangers, ou du moins en nous les identifiant pour qu’on fasse attention. À moins que la personne qui nous précède manque de savoir vivre. J’imagine que ce n’est pas le cas de Jésus : il se préoccupe toujours des gens autour de lui, encore plus de ceux qui en arrachent dans leurs vies.
En réfléchissant à l’évangile d’aujourd’hui, on peut discerner un deuxième lieu de réflexion : de grandes foules suivent le Christ. Tous ces gens doivent avoir des motifs, des préoccupations différentes pour marcher à sa suite. Jésus devine sans doute qu’il y a des gens qui sont là, mais qui ne resteront pas derrière lui : l’emballement superficiel ne suffit pas pour devenir un véritable disciple. Il nous dit clairement que pour être un bon disciple ça prend un attachement inconditionnel à sa personne et à son message. Il faut aller au-delà de nos émotions et de nos recherches de sensations nouvelles. Il faut prendre le temps de s’intérioriser, ce qui n’est pas toujours facile dans une société suractivée par les multiples occupations et préoccupations du quotidien.
Précisons encore que lorsqu’il dit qu’il faut renoncer à sa famille, il n’est pas question de laisser tomber ceux qui nous entourent (il y en a peut-être qui aimerait trop ça). Renoncer à sa vie, ce n’est pas aller vers le suicide. Porter sa croix, ce n’est pas un appel au masochisme. Alors, c’est quoi tout ça? C’est renoncer à ses caprices et à ses fantaisies… C’est ne pas chercher que les chemins de la facilité qui n’implique jamais notre être profond… c’est s’engager à faire de notre vie un don continuel par amour, un partage de nos talents au service de la communauté, pour bâtir la communauté… c’est un appel à tout faire pour demeurer heureux dans le service des autres.
Porter notre croix chaque jour, c’est ne pas fuir notre réalité
quotidienne en la maquillant par notre imagination, c’est
accepter avec joie et confiance la routine des jours
successifs, c’est accepter de remplir notre mission
personnelle au service de l’ensemble de la communauté et je
rappelle ici que le premier devoir de chaque membre de la
communauté au service des autres est le soutien mutuel de
la prière quotidienne. Je demeure toujours édifié par les
fréquentants de la messe quotidienne, par ces gens qui
prient le chapelet chaque jour ou qui prennent du temps
pour venir prier à la chapelle d’adoration, par l’offrande
quotidienne des souffrances et des sacrifices de nos malades
et de nos aînés. Tout ceci demeure le fondement de toute la
vie communautaire sans lequel rien ne pourrait se vivre
dans l’esprit de l’évangile. Gloire à Dieu pour ces vies
données dans la prière et les sacrifices qui nous permettent
de ressentir les bienfaits de la Résurrection dans l’ensemble
de la communauté, car, rappelons-nous que le dernier mot
de Dieu n’est pas la mort du Christ sur la croix, mais
l’éclatement de la résurrection au matin de Pâques.
Source des photos: Méditation, par Rembrandt, Musée du Louvre.;Disciple, BIBLESEO